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    La serveuse déposa devant elle une tasse de café bien chaud ainsi qu'un pain au chocolat. Le parfum qui se dégageait de la viennoiserie lui avait ouvert encore un peu plus l'appétit, et elle n'attendit même pas que la femme eut tourné les talons pour mordre dedans à pleine dents. La serveuse, qui frôlait la cinquantaine, lui lança un clin d’œil complice avant de disparaître à nouveau derrière son comptoir. Visiblement, des ados fauchés, elle en avait assez vu pour les reconnaître au premier coup d'oeil.

    Savourant son café, elle était perdue dans ses pensées. L'idée de vengeance ne l'avait pas quittée depuis son réveil, et même après quelques heures, elle restait bien ancrée dans son esprit. Même si son esprit tentait encore de lui faire entendre raison, son cœur, quant à lui, lui hurlait que son père devait payer pour tout ce qu'il avait fait. Pour tout ce mal qu'il avait fait à sa mère. À elle. Et à Mattie. Aujourd'hui, Mattie devrait être une petite fille âgée de presque 8 ans. Elle devrait se chamailler avec sa sœur pour des broutilles, jouer encore avec ses poupées. Se déguiser. Elle devrait être une enfant pleine de vie et joyeuse. Mais Mattie n'aurait jamais ses huit ans, et Abigail n'arrivait à conserver d'elle que le souvenir d'une énorme flaque de sang. Mathilde était morte depuis des années maintenant, et pourtant, elle ne cessait jamais de penser à elle.

     

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    Quant à sa mère, même si son père ne l'avait pas directement tuée, elle était intimement convaincue qu'il était responsable de sa maladie. Abigail ne savait pas de quoi il en retournait exactement -elle ne comprenait pas tout le jargon médical- mais elle se souvenait que sa mère était très fatiguée. Parfois, la douleur était si forte qu'elle refusait même de quitter son lit. Alors dans ces moments, Abigail n'allait pas à l'école et elle s'occupait de toutes les tâches ménagères. Elle cuisinait, elle récurait, repassait et pliait le linge. Et bien sûr, elle faisait en sorte que la colère de son père ne s'abatte pas sur elle. Ce ne fut que lorsque ses absences scolaires furent trop nombreuses pour être justifiées, qu'on plaça sa mère en clinique. En repensant à cette époque, le cœur d'Abby se serra. La clinique, qui acceptait de la prendre en charge contre une somme généreuse, ne l'avait accueillie que sept jours. Une pauvre, une misérable, semaine. Au milieu de tous ces malades, loin de sa fille, elle avait préféré fuir de l'institut, ne laissant aucune trace possible pour qu'on puisse un jour la retrouver. Elle était partie, avec pour seul et unique bagage son sac à main et quelques malheureux dollars. Abby l'imaginait monter dans un taxi, se fichant de la destination du moment qu'elle était loin de tout ça. Ainsi, elle s'était volatiliser, laissant sa fille aînée seule avec son père.

    Au départ, Abigail lui en avait voulu. Trop jeune pour comprendre ce geste désespéré, elle pensait avoir été abandonnée par le seul être au monde encore capable de l'aimer. Mais aujourd'hui, avec cette haine naissante, sa vision des choses s'était pervertie, ce n'était plus le cas. Aujourd'hui encore, elle était incapable de saisir l'intégralité de de la portée de son acte, mais elle savait que si sa mère était partie, c'était pour une raison valable. Maintenant, sa mère n'était plus qu'une entité à qui elle s'adressait parfois, et là, tout au fond d'elle, elle savait qu'elle avait rejoint Mathilde parmi les anges.


  • Commentaires

    1
    Samedi 27 Juillet 2013 à 13:50

    c'est bien triste tt ce qu'il lui est arrivé dis donc !

    2
    Mardi 1er Octobre 2013 à 21:30

    triste mais si beau à lire bravo !



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