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     Son coeur battait fort dans sa poitrine et sa respiration était saccadée, mais pourtant, elle ne bougea pas d'un centimètre, complètement pétrifiée par la situation. Les bras le long de son corps, elle  ne saisissait pas les paroles de la Petite-voix.

     

    - Ne t'en fais pas, ajouta l'enfant, tu ne risques rien ici

     

    Cependant, la brune ne l'écoutait pas, trop concentrée sur la femme qui lui faisait face. Sa silhouette était frêle et sa peau affreusement pâle. Quelques tâches de rousseurs parsemaient son visage aux traits fatigués tandis que d'énormes cernes encadraient ses prunelles vertes. Visiblement, elle était malade ...
    Peut-être qu'au corps à corps, Abby aurait un chance d'avoir le dessus.
    Elle continuait ainsi de la fixer quand soudain, au coin des yeux émmeraudes de la rousse, une larme perla. Elle l'essuya avec le dos de sa main avant de disparaitre dans la cuisine.

     

    - C'est quoi son problème ?

    - Elle ne te vois pas Abigail, c'est ça son problème répondit la Petite-Voix

     

     

    Toujours plantée en plein milieu du salon, Abby tentait tant bien que mal de comprendre le sens de ces dernières paroles. Mais était-ce vraiment important finalement ? Il fallait plutôt voir ça comme l'occasion rêvée de sortir d'ici. Alors discrètement, elle gagna les escaliers.

     

    - Ne te sauve pas comme ça ! rugit l'enfant

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    Stoppée dans sa course, il était désormais impossible pour Abby de bouger le moindre de ses muscles. Ses jambes refusaient de la faire avancer. Elle était prisonnière ...
    Pourtant elle se concentra, voulant absolument se défaire de l'emprise que la Petite-Voix avait sur elle, mais en vain. Alors doucement, elle calma sa respiration rapide et elle se rendit compre que des bruits qui émanaient de la cuisine. Curieuse, elle se surprit même à s'interroger sur ce que pouvait bien faire la proprio de le maison.

     

    - Puisque tu sembles si intéressée, va donc voir ce qu'elle peut fabriquer lui intima l'enfant

     

    Et c'est sans aucune volonté propre qu'elle pénétra dans la cuisine, son corps se mouvant seul.

    La jeune femme venait d'éteindre le gaz sous le plat qu'elle cuisinait et elle tenait à la main un petit flacon qu'elle avait au préalablement sorti d'un des tirroirs. Le flacon en question, Abby le reconnaissait. Il s'agissait des médicaments qu'elle avait aperçus un peu plus tôt dans la soirée ... les anti dépresseurs.

    La rousse, d'une main tremblante, ouvrit le tube et en sortit deux comprimés qu'elle avala à l'aide d'un verre d'eau. Mais elle ne referma pas la boîte tout de suite. Non, à la place, elle lui lança un drôle de regard. Elle hésitait et ça se voyait.
    Abby se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir faire quand la femme fit glisser plusieurs autres cachets sur le plan de travail qui lui faisait face. Elle en inséra plusieurs entre ses lèvres, déglutit difficilement et quitta la pièce.


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    Allongée en bas des escaliers, elle se tortillait dans tous les sens, la douleur étant insupportable. Sa bouche se déformait en une grimace horrible tandis qu’elle avait de plus en plus de mal a respirer. Elle agrippait son ventre d’une main et elle tendait l’autre vers le téléphone, suppliante. Son mari descendit alors les marches lentement, chassant au passage une mèche de cheveux collant à son front, et lui lança un sourire avant d’attraper l’objet qu’elle tentait désespérément de saisir.

     

     

    « C’est ça que tu veux ?  lui demanda-t-il. Ne t’en fais pas, j’appelle les secours, tu ne mourras pas ce soir »

     

     Rapidement, il composa un numéro sur le cadran. La personne chargée des secours répondit dès la première sonnerie.

     

     « - Ma femme est tombée dans les escaliers, déclara-t-il rapidement dans le combiné d’un ton affolé, elle n’arrive plus à se relever … et … je crois qu’elle fait une fausse couche »

     

     A cette phrase, elle posa ses yeux gris embués par les larmes vers son ventre. Une tâche sombre grossissait sur le tissu entre ses jambes. Elle voulut hurler mais aucun son ne sortit de sa gorge.

     

     « - Pensais-tu pouvoir me tromper ? » souffla l’homme d’un air satisfait.

    Un fois l'appel terminé, il s'approcha de son corps meutri et posa une main qui se voulait réconfortante sur son épaule.

     « - Ne t'en fais pas, ce n'est qu'un mauvais moment à passer »

     
    ___________

     

    Le carillon suspendu au mur du salon égrainait dans un tic-tac infernal les secondes, rappel sordide de son ennui. Elle était seule dans cette immense maison, et son unique contact avec le monde extérieur se résumait à la télévision qui lui faisait face. Le film qu’elle regardait touchait pratiquement à sa fin et elle enviait le personnage principal de l’histoire. Sa vie à elle n’avait rien à avoir avec celle de l’héroïne qui se mouvait à l’écran. Elle, elle n’aurait jamais le droit à un « happy end » …

     Elle ferma doucement ses paupières et machinalement, sa main se posa sur son ventre à peine arrondi. Quelque part en elle, un petit être grandissait en secret. Cet enfant serait sa seule source de réconfort et elle espérait vraiment qu’il changerait la situation dans laquelle elle se trouvait depuis plus d’une année déjà. Mais pour l’instant, son existence se devait d’être ignorée et elle se maudissait un peu plus chaque jour de se voir grossir. Elle laissa une larme couler jusqu'à ses lèvres fines. Elle espérait sincèrement  que sa vie changerait avec ce bébé.

     L’horloge du salon sonna plusieurs coups brefs qui résonnèrent dans les muscles de son corps comme des détonations. Sa « liberté » se terminait en même temps que la fin de la journée. Essuyant du revers de la main ses yeux encore humides, elle se redressa difficilement du canapé et gagna la cuisine. Elle jeta un regard par la seule fenêtre de la pièce, se noyant complètement dans le ciel incandescent du soleil couchant.  Si elle avait été courageuse, elle aurait pu s’enfuir de sa prison et mener la vie dont elle avait envie. Mais à la place, elle était coincée ici et soumise aux choix qu’on lui avait pratiquement imposés, hormis cet enfant qu’elle avait toujours ardemment désiré.
    Oui, elle aurait pu fuir cette vie qu’elle détestait tant …

    Elle soupira doucement et reporta son attention vers le plat qui cuisait au four. Elle avait passé une partie de l’après midi à cuisiner, et ce malgré les vertiges dus à la maternité. Depuis qu’elle avait appris l’existence de cet enfant, elle faisait très attention à son comportement, préférant essuyer quelques remarques acerbes plutôt que des coups …

     Elle disposait les assiettes sur la table lorsqu’elle entendit une voiture se garer dans l’allée. La portière du véhicule claqua et quelques instants plus tard, des pas sur firent entendre sur le perron.

     « - Chérie, je suis rentré » souffla l’homme depuis l’entrée, un sourire carnassier plaqué sur le visage

     Une boule dans le ventre, elle quitta la cuisine pour rejoindre son mari et l’embrassa furtivement du bout des lèvres. Comme tous les jours, elle se devait d’être parfaite. Parfaite épouse. Parfaite cuisinière. Parfaite amante. Et parfaite comédienne.

    « - Monte » lui ordonna-t-il, ne prêtant pas attention au dîner qu’elle avait préparé

     
    Ce soir, elle avait tout fait pour répondre à ces critères. Mais ce soir, il avait une autre idée en tête. Ce soir, ce serait sa fin et ça, elle l’ignorait.

     

     

     

     

    La première version de ce texte a été écrite il y a environ un an. A la base, il devait me servir de prologue pour une histoire qui ne verra certainement jamais le jour.
    La chanson d'accompagnement que je vous propose et celle qui m'a donnée l'inspiration, fait assez rare car je n'écris presque plus ...

     

     

     


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    La suivant hors de la cuisine, Abby ne se posait plus de réelles questions. Soumise à la petite voix dans sa tête, son corps ne faisait qu'obéir a l'intrus.
    Si c'était ça le spectacle, très bien, elle y assisterait. Elle suivrait les déboires de cette femme dans un silence religieux. Après tout, avait-elle vraiment le choix ? Pouvait-elle intervenir dans cette réalité ? Elle l'ignorait et elle ne cherchait pas spécialement a en connaitre la réponse. Dans tous les cas, elle n'avait pas tenté de dissuader la rouquine d'avaler sa boite de médocs d'une traite. Si elle voulait se défoncer avec des antidépresseurs, grand bien lui fasse.

    Abby soupira. Elles venaient de s'engager dans le couloir. Elles dépassèrent en silence la porte close de la salle de bain avant de gagner une des pièces du fond. La jeune femme réprima un frisson. Intérieurement, elle pria pour ne pas tomber nez à nez avec une autre momie ...

     

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     Refermant la porte derrière elle, Abby se sentit soulagée. Elle n'était pas dans une pièce lugubre où un vieux cadavre desséché l'attendait. Non, à la place, elle se trouvait dans une chambre d'enfant. Et vu la couleur de la tapisserie, ladite chambre devait appartenir a une petite fille. A sa droite, le lit à barreaux lui indiquait que la détentrice de cette pièce toute rose ne devait pas être très âgée. Etait-ce la fillette du portrait de famille ? La jolie blondinette blottie contre le bloc de glace qu'était son père ?

    La jeune femme secoua nerveusement la tête. Se poser des questions, c'était sûrement ce qu'on attendait d'elle. Après tout, la Petite-voix ne lui avait-elle pas fait sous-entendre qu'elle était observée par son "hôte" ? Qu'elle ne devait pas quitter les lieux ?
    Même si elle ignorait l'identité de cette personne, l'idée qu'on puisse lire en elle, comme ce fichu enfant le faisait, la mettait mal à l'aise. Aussi, elle devait s'interdire de s'interroger sur le pourquoi du comment elle s'était retrouvée dans une chambre de gosse avec une rousse complètement défoncée.
    Si elle devenait inintéressante, peut-être se lasserait-on d'elle. Ainsi, elle pourrait sûrement se libérer de cette hallucination.

     


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    Se tenant sur le pas de la porte, elle observait silencieusement la scène. La femme s'approcha du lit à barreaux, la démarche mal assurée. Elle jeta un petit coup d'oeil à l'intérieur avant de s'en détourner dans un bruyant soupir. Durant un court instant, Abby s'interrogea sur le contenu du berceau, mais elle secoua immédiatement la tête.
    Non, elle ne devait penser à rien. Elle devait se rendre ennuyeuse. Alors, dans un ultime effort, elle reporta son attention sur la mère de famille.


    - Tu sais Abigail, te poser des questions est tout à fait normal souffla la Petite-voix

     - Et t'entendre divaguer aussi, ça l'est ? répliqua la jeune femme sèchement

    - Ne sois pas si amer s'il te plait. Ca ne sert à rien ici.

     

     Abby garda le silence. Même en vidant son esprit, elle continuait d'entendre cet enfant. Mais qui était-il à la fin ?
    Se reprenant, elle se plongea à nouveau dans son observation. La jolie rousse se tenait désormais proche d'elle, penchée au dessus d'un coffre rempli de jouets. Au bout d'une minute, elle trouva alors ce qui l'intéressait vraiment : une jolie poupée. Se redressant enfin, elle se dirigea alors vers le berceau.

     

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    - Ne t'en fais pas mon ange. Maman sera là pour veiller sur toi murmura-t-elle en plaçant la poupée au dessus de la couverture.

     

    Seul le silence répondit à ses douces paroles. Y avait-il seulement quelqu'un dans ce lit ? Abby frissonna. Il ne valait mieux pas penser à ce genre de choses.

     

    - Tu ne veux pas vérifier par toi même, au lieu de camper devant cette vulgaire porte ? intervint la Petite-voix

     - Non, répondit la brune faiblement

    - Et pourquoi ça ? Penses-tu que c'est ainsi que tu retrouveras ta liberté ? Il est trop tard Abigail. Le spectacle a déjà commencé.

     

    Abby n'ajouta rien. Au fond d'elle, se mêlait la peur et l'envie. La peur de trouver une immondice telle que celle de la salle de bain. La curiosité de pouvoir à nouveau côtoyer la Mort et de savoir enfin ce que le "spectacle" en question pouvait être.

     


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    La jeune femme se releva sous le regard interrogateur d'Abby. Immobile face au petit lit d'enfant, elle porta un regard attendri sur la poupée qu'elle venait d'y déposer.

     
    - Maman sera là. Pour toujours murmura-t-elle, à peine audible

     
    Ca aurait pu être une scène de la vie quotidienne. Sauf que ça ne l'était pas, Abby en était persuadée. Sinon, à quoi bon lui montrer tout un tas de banalités ? Se grattant nerveusement la tête, elle comprit rapidement que son hypothèse était confirmée quand elle entendit la rouquine sangloter faiblement. Car après tout, qui irait pleurer dans la chambre de son enfant ? Un long frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. Ca ne laissait présager rien de bon.

     

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    - Comptes-tu toujours nous quitter, alors que ta curiosité est désormais piquée a vif ? rugit la Petite-voix depuis les tréfonds de son esprit malade

     

    Retrouvant peu à peu le contrôle de son propre corps, elle poussa un long soupir. Que c'était bon de se sentir libre. Bien que la liberté, dans un tel contexte, soit un bien grand mot, c'était pourtant ce qu'elle ressentait en cet instant précis. Laissant ses petits bras pendre dans le vide, elle remercia intérieurement l'enfant d'avoir tenu parole. Mais elle, remplirait-elle la part du contrat ? Elle avait promis de ne pas fuir. Oui, mais elle était encore prisonnière. Maintenant qu'elle avait retrouvé ses capacités, c'était une autre histoire.

     


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