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    Lorsqu'elle sortit de la salle de bain, un étrange malaise la saisit. Elle ne savait pas ce que c'était exactement, mais son cœur venait de s'emballer. Pourtant rien n'était différent. Elle s'avança vers la chambre et elle ouvrit prudemment la porte. Eden dormait toujours. Elle allait faire demi-tour quand elle remarqua qu'un morceau de papier avait glissé sous le lit. Ça avait la même taille que … Abigail enfonça ses mains dans les poches de son jeans. C'était vide. Comment cette photo avait pu atterrir là-dessous ? Elle soupira discrètement, ne cherchant pas vraiment à connaître la réponse, et elle ramassa son bien. Elle l'observa un court moment, soulagée de l'avoir retrouvé avant même de s'être aperçu de sa disparition.

     

     

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    Abigail.

     

    Mattie.

     

    Maman et … Papa ?




    Fin de maj.

     


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    Son regard ne pouvait se détacher du papier glacé. Comment ?
    Abigail ferma les yeux et les rouvrit. La scène figée n'avait pas changé. Elle recommença, plus fort cette fois-ci , mais la photo resta identique. Immortalisé à jamais sur un morceau de papier, le sourire hypocrite de son père la narguait encore. Abigail passa la main sur cette silhouette qui n'avait rien à faire là et qui fixait l'objectif de ses grands yeux bleus pâles. Il tenait dans ses bras une petite Mattie âgée d'un peu plus d'un an.

    Mattie …

    Une grosse larme chaude roula le long de sa joue avant de venir s'écraser sur le parquet. À l'époque de cette photo, elle était loin de se douter de sa tragique destinée. Elle était loin de se douter que jamais plus son rire enfantin ne résonnerait à ses oreilles. Que jamais plus ses jolies yeux bleus pétilleraient de joie. Que jamais plus le parfum écœurant de la Mort ne la quitterait.

     

    Mattie …

     

     

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    Son cœur se serra et elle chassa du revers de la main ses pleurs. L'avenir n'est pas qu'une vaste illusion, il existe bel et bien, et il sera ce qu'on en fera. Même si Mathilde ne serait plus jamais à ses côtés, elle vivrait à tout jamais à travers elle et elle ne devait pas se laisser abattre.

    C'est ce qu'elle s'était dit lorsqu'elle avait eu un peu de courage. C'est ce qu'elle s'était forcée à croire lorsqu'elle avait emballé ses quelques affaires dans un sac et qu'elle avait quitté sa chambre tandis que son père remontait la rue en voiture pour partir travailler. Mais aujourd'hui, que reste-il de cette élan de force éphémère ?
    Rien. Il ne reste plus rien. Il ne lui reste plus rien. Loin de tous ses repères, loin de ce père autoritaire, loin des souvenirs de sa sœur, elle n'était, au final, plus qu'une vaste page vierge. Elle était une adolescente parmi tant d'autres, une adolescente qui venait de renaître, et ici, avec Eden, elle avait commencé sa nouvelle vie. Mais elle n'avait pas pu se résoudre à tout abandonner. Partout où elle allait, elle se se séparait jamais de cette photo, sa relique la plus précieuse.

     


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    Elle dessina de son index le contours du visage de sa mère. Maintenant qu'elle avait repris sa couleur naturelle, elle trouvait qu'elle lui ressemblait beaucoup plus. C'était d'elle qu'elle avait tiré ses yeux gris, son nez fin et ses cheveux châtains. Mais son visage, bien qu'encore marqué par les rondeurs de l'enfance, lui semblait beaucoup plus fin. Et puis il y avait aussi son air fatigué. Était-elle déjà malade à l'époque ? Son cœur se serra. Elle n'avait plus eu de nouvelles de sa mère depuis des années déjà et elle n'avait jamais réussi a lui en vouloir, même si elle n'avait jamais vraiment réussi a saisir ses choix. Elle était peut-être morte maintenant ...

     
    Elle porta ensuite son attention sur son propre portrait. Ses cheveux nattés étaient couleur d'or. À cette époque, personne ne pouvait la soupçonner d'être brune et elle même ne comprenait pas pourquoi cela était un secret. Alors tout juste âgée de neufs ans, sa propre mère lui faisait ses colorations régulièrement et lui coupait les cheveux.

     Puis vint le tour de Mattie. Mathilde, petit ange d'à peine un an et demi. Le soleil brillait en cet après midi de printemps et il faisait vraiment bon. Alors comme une famille normale, tout ce petit monde s'était rendu au parc municipal pour profiter de ce temps si clément. Au moment de la photo, Mattie n'arrivait plus a garder les yeux ouverts, trop épuisée car elle n'avait pas voulu faire sa sieste. Sa tête reposait lourdement sur l'épaule de son père …

     

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    Papa … Il souriait. Un de ces sourires qui se voulait chaleureux et qu'il réservait la plupart du temps à ses clients. Lors de cette journée, il s'était comporté comme un bon père. Assis sur un banc, il surveillait du coin de l’œil ses deux filles qui s'amusaient ensembles sur une balançoire avant de finalement se joindre à elles. Ils avaient ri tous les trois comme si de rien n'était. Comme si toutes les autres journées de colère n'avaient jamais existé. Ils avaient ri, comme si rien n'était. Mais tout ceci n'avait été qu'apparence et les choses avaient vite repris leur cours normal. Aussi, lorsque Abigail avait retrouvé cette photo dans un des albums que sa mère tenait, elle s'était très rapidement retrouvée submergée par un sentiment très violent de haine et elle avait recouvert le visage de cet homme au marqueur noir pour ne plus jamais revoir ce sourire hypocrite. 

    Elle s'était laissée tomber sur le plancher et elle n'avait pas pu retenir ses larmes. Sa vie était gâchée pour le restant de ses jours, et même si elle se trouvait désormais loin de son cauchemar, elle ne pourrait jamais être une ado comme les autres. Aujourd'hui, elle était seule, et elle le resterait jusqu'à ce que sa propre fin arrive. Tout ça a cause d'un homme qui trouvait encore moyen de la narguer. Folle de rage à nouveau, elle posa la photo sur le sol et à l'aide de son ongle et elle gratta le papier là ou son père se trouvait. Elle ignorait comment cette photo était revenue à son état d'origine, mais ça ne serait pas le cas encore très longtemps.

     


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    Tentant de se maîtriser pour ne pas craquer, elle ne remarqua pas tout de suite qu'Eden s'était réveillé. Il était resté silencieux et il écoutait ses sanglots qu'elle tentait désespérément d'étouffer.


    - Pardon murmura-t-elle avec difficulté. Je sais que tu ne dors plus, c'est à cause de moi.


    Il ne bougea pas, lui tournant encore le dos. Mais elle continua quand même. Il lui était impossible de garder ces sentiments pour elle et elle avait besoin de se confier.


    - J'ai retrouvé la photo du parc. Je sais que tu l'as déjà vu. Je l'ai trouvé et j'ai vu à nouveau le visage de …


    Elle s'arrêta, incapable de prononcer ce mot. Son père. Cet être qu'elle détestait tant était son père. Cet être qui l'avait détruite était son père.


    - ton père souffla Eden d'une toute petite voix.

     

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    Abigail hocha la tête pour approuver, et ce, même s'il ne pouvait la voir. Elle renifla bruyamment et elle enchaîna :


    - Plus le temps passe, et plus j'ai cette impression que leurs visages s'effacent. Lorsque je ferme les yeux, ils me paraissent flous et je n'arrive plus a me les rappeler correctement. Mais lui, il était là. Il souriait, elle soupira, alors que ça ne devait pas être possible …

     


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    Elle regarda l'image posée devant elle. Désormais, le visage de son père était méconnaissable et elle en était un peu soulagée. Mais elle ne comprenait toujours pas comment cela avait pu arriver. Comment sa photo déjà sabotée avait pu retrouver son état « normal » …

    - je crois que je deviens folle lâcha-t-elle finalement.

     

    Un long silence s'installa. Abigail resta à même le sol, ses pensées fusant dans tous les sens. Elle venait de se rendre compte d'un détail troublant : comment Eden avait deviné que c'était de son père qu'elle parlait ? Elle ne lui avait pourtant jamais parlé de lui, et mis à part la photo qui ne la quittait jamais, il ne savait rien d'autre d'elle. Un long frisson glissa dans son dos : oh non, ce ne pouvait pas être possible. Eden devait sûrement travailler pour son père. Ça expliquerait aussi la photo. Il avait dû lui subtiliser la sienne dans la nuit et la remplacer par un double, peut-être dans le but de lui faire comprendre qu'elle ne lui échapperait jamais.Toujours à terre, la jeune fille rampa discrètement vers la porte restée entrebâillée. Elle devait fuir loin de lui le temps qu'elle le pouvait encore. Si par malheur son père remettait la main sur elle, elle signerait son arrêt de mort.

     

     

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    - Je vais sortir prendre un peu l'air murmura-t-elle à peine audible

     
    Elle tremblait tellement qu'elle eu du mal à se remettre sur ses deux jambes sans tomber. Son cœur tapait fort dans sa poitrine et elle dut prendre sur elle pour ne pas sortir de cette chambre en courant. A la place, elle poussa lentement la porte. Mais elle se raidit soudain. Dans son dos, Eden venait de bouger.


    - Tu as coupé tes longs cheveux, déclara-t-il d'un ton las, pourquoi ?

     

     


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